Russie

Lecture: Haro sur les professeurs médiatiques et compétitifs

17/05/2010

 A l'image des bulles spéculatives ou financières, la bulle universitaire pourrait bien exploser. C'est du moins l'impression que donne l'essai de Libero Zuppiroli paru au printemps[1].

Présentant les diverses facettes de la vie universitaire actuelle, Libero Zuppiroli, physicien et expert en matériaux opto-électroniques, professeur à l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), dévoile petit à petit le dysfonctionnement primaire du système éducatif actuel: soit sa propension à imiter servilement le système académique étasunien.

Stigmatisant avec un humour caustique le dérives des «stars» qui dirigent l'EPFL depuis une dizaine d'années, il note: «La compétition tous azimuts (...) pour le partage de l'argent public est devenue la règle cardinale de l'université. Ici chaque personne à laquelle la Direction a délégué une parcelle de pouvoir ne fait confiance à personne, pas même à soi-même.» Cette orientation explique les liens particuliers qui se sont tissés entre les managers des unis et les multinationales: ils partagent les mêmes valeurs, ne jurent que par l'évaluation stricte de chaque acte et souffrent de la même manie du contrôle tatillon de toutes les dépenses. Et les politiciens ont suivi, mettant ainsi la recherche au service des grandes sociétés multinationales, surtout celles dont le siège est en Suisse.

« Y’en a point comme nous »

Parmi le corps professoral de l’EPFL, cet établissement qui s'enorgueillit, très helvétiquement (y'en a point comme nous) d'avoir des Prix Nobel à son service, on trouve des messieurs fort imbus d'eux-mêmes, qui savent se mettre en valeur. Zuppiroli cible précisément les hommes de la garde prétorienne du vibrionnant Patrick Aebischer, très médiatique président de l'école, des professeurs inféodés aux valeurs US des technosciences. S'interrogeant sur les motifs de la réforme en cours, Zuppiroli affirme que «le vrai but de cette opération universitaire est à terme la baisse du salaire des diplômés. Quand règne l'uniformité, celui qui est embauché est celui qui a le moins d'exigences salariales».

Zuppiroli s’en prend aux prétendues nouveautés organisationnelles et pédagogiques :  contrôle des professeurs par les étudiants sur des sites de notation, concurrence des universités pour figurer en haut des classements mondiaux, fixation sur les seules publications en anglais pour déterminer la notoriété et partant la qualité d'un professeur. Sans se soucier de sa fonction de mentor ou de sa capacité à enthousiasmer ses élèves.

Sur quelque 140 pages, l'auteur, un chercheur authentiquement européen (d'origine italienne, il étudie à Paris puis enseigne en Suisse) réussit à semer le doute: le modèle universitaire américain est-il réellement performant? Pour Zuppiroli, la réponse est négative, tant en matière d’innovation que de résultats. A quoi bon, dès lors, se «bologniser»?

 Pour une université de la controverse

Zuppiroli présente également son idée-maîtresse : l'université de la controverse, basée aussi des accords de Bologne, non ceux de 1999, mais ceux de 1230, qui établirent l'autonomie et les structures démocratique de l'Université médiévale de Bologne. Et de revenir à la disputatio médiévale.

Baptisée « Utopia », clin d'oeil à Thomas More, cette université de demain (qu'il imagine logée dans les locaux des multinationales ruinées par des crises financières) devra impulser l'esprit critique plutôt que la docilité face aux puissants. La critique l'emportera sur le culte de l'efficience et on laissera de côté les modèles informatiques qui prétendent épargner aux étudiants et chercheurs la phase de réflexion indispensable à l'établissement d'un savoir vivant. Bref, des avatars économico-pratiques du rêve américain, on passera, avec des bourses et des enseignants rémunérés pour consacrer du temps à leurs étudiants (plutôt que de voler d'un congrès à l'autre), à une créativité et une liberté académique garantie par les pouvoirs publics. Une université où l'on ne perd pas l'essentiel de son temps à chercher de l'argent pour réussir à faire avancer des projets de recherche fondamentales. Sans oublier d'offrir en prime aux étudiants, un solide enseignement de l'histoire des idées.

 Laurent Duvanel

©Europe-Asia



[1] La bulle universitaire, Faut-il poursuivre le rêve américain ?, Libero Zuppiroli, Editions d’en bas, Lausanne, 2010.

 

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