Russie
Le rôle «psychologique» de la Russie dans la révolte kirghize
Le rapport que vient de publier l’ICG sur le Kirghizistan[1] tort le cou à un certain nombre de lieux communs. Celui, d’abord, d’une division nord-sud qui menacerait la stabilité du pays (le sud étant supposé fidèle au président déchu Kurmanbek Bakiev, le nord au gouvernement provisoire). Un élément utilisé parfois par les politiciens locaux eux-mêmes, comme d’une arme qu’ils pourraient utiliser en attisant un conflit latent, mais qui ne s’est pas encore concrétisé.
Disputes internes
C’est davantage sans doute de ses propres divisions que le gouvernement provisoire (qui inclut des personnalités du sud du pays), devra se méfier. C’est ainsi pour des « conflits internes », par exemple, que le « ministère de l’intérieur a changé de mains quatre fois en quatre jours, entre le 19 et le 22 avril ». Certains membres du gouvernement auraient déjà laissé entendre que des collègues « sont déjà en train d’utiliser leur position à des fins de corruption ». Outre sa cohérence interne, le gouvernement provisoire, souligne l’ICG, devra également, pour lutter contre l’instabilité, veiller à assurer une bonne communication au public dans un pays où certaines régions ont très peu accès aux sources d’information disponibles dans la capitale.
Mais le gouvernement devra également, et avant tout, faire face aux multiples crises qui menacent le pays, et trouver le moyen de parer à la crise du secteur énergétique dont les structures ont été pendant des années « négligées » et « pillées », et d’empêcher que le « crime organisé ou le trafic de la drogue n’infiltre à nouveau la vie politique ». Il lui faudra aussi commencer à parler aux « musulmans pratiquants », restés en marges de la révolte d’avril 2010.
Le rôle de la Russie
Le rapport fait également un sort à la théorie du complot externe, qui aurait favorisé le renversement de M. Bakiev. La « colère indubitable » de la Russie vis-à-vis de M. Bakiev, notamment à cause de sa promesse implicite non tenue de faire fermer la base américaine située au Kirghizistan, n’a pas « été accompagnée par un plan d’action cohérent ». Si la Russie a joué un certain rôle dans les événements d’avril, ce rôle était « secondaire » et de caractère « psychologique », lorsque, un mois après le début des « troubles », la presse russe se « déchaîna, répétant les allégations de l’opposition contre le régime de M. Bakiev ».
L’embarras des Etats-Unis
Quant aux Etats-Unis, qui disposent dans le pays d’une base militaire pour leurs opérations en Afghanistan, c’est une attitude pragmatique que l’administration du président Barak Obama a adoptée dans la région. Les besoins logistiques des Américains dans la région les auraient poussés à garder « derrière des portes closes » toute « critique des pays hôtes –tous autoritaires- qui pourrait mettre en danger leur routes de ravitaillement ». Le rapport mentionne également l’enquête parlementaire en cours aux Etats-Unis sur la corruption liée aux fournitures de carburant à la base américaine de Manas. Cette enquête devrait, souligne le rapport, « certainement révéler que le Etats-Unis étaient conscients que Maxim Bakiev [le fils du président déchu, ndr] était l’un, ou le, principal bénéficiaire des ventes de carburant à la base ». Mais s’il n’est pas « illégal » de conclure des accords avec un « autocrate » ou sa famille, c’est assurément de la « mauvaise politique ».
Les Etats-Unis pourraient prêter le flanc à des critiques plus sérieuses encore s’il devait être établi que des troupes entraînées par les Etats-Unis « ont participé à la tentative sanglante d’étouffer la révolte du 7 avril ». Car durant plusieurs années, des formateurs militaires américains, y compris des forces spéciales, ont « formé leurs homologues au Kirghizistan –et sans aucun doute dans d’autres Etats de la région- dans le contre-terrorisme et la lutte anti-drogue ».
André Loersch
©Europe-Asia
[1] Kyrgyzstan: A Hollow Regime Collapses, Asia Briefing N°102, Bishkek/Brussels, 27 April 2010, http://www.crisisgroup.org/~/media/Files/asia/central-asia/kyrgyzstan/B102%20Kyrgyzstan%20-%20A%20Hollow%20Regime%20Collapses.ashx

