Kazakhstan
Kirghizistan : les habitants quittent une ville d’Och détruite et sans perspectives
30/07/2010
Umida Maniyazova
De nombreux habitants d’Och quittent le pays avec toute leur famille. Parmi eux, de nombreux Ouzbeks.

A la rue Kurmandjan-Datki, l’ancien magasin « Narodny Magazin » (Och, 24 juin 2010). ©Europe-Asie
Odina O. Ouzbek, 29 ans, est née à Och. Au moment de ce que l’on appelle ici les « événements », soit les violences intercommunautaires qui, à partir du 11 juin, pourraient avoir fait, selon une estimation de la présidente Roza Otunbaeva elle-même « dix fois plus » de victimes que les 200 à 300 de morts officiellement recensés, Odina se trouvait à Bichkek. « Quand tu es loin…, je ne sais pas comment exprimer ça vraiment,, je ne pouvais rien faire pour eux, je m’en voulais de ne pas être avec eux. J’avais l’impression que si je rentrais à la maison, je n’aurais déjà plus ni mère ni père », raconte-t-elle. La famille d’Odina possédait un café, au centre ville à Och, qui nourrissait toute la famille. Incendié lors des jours de violence de juin, il n’en reste plus rien. La famille, pour survivre, a dû vendre ce qu’elle possédait comme bétail.
Nouvelles violences possibles
La sœur d’Odina aurait assisté au meurtre d’une femme enceinte, dont le fils, les poings serrés, n’arrête plus de répéter : « je grandirai et je les tuerai tous ». « C’est horrible, ce cas n’est pas isolé. Qu’est-ce qui se passera, demain, quand ces gamins auront grandi, dont on a tué pères et mères sous leurs yeux ? Demain eux-aussi voudront se venger, et tuer », poursuit Odina, en relevant que ces événements récents « peuvent se répéter ». « Je ne veux plus vivre ça. Dans les années 90, j’étais trop petite, je ne me rappelle pas, quand on avait connu la première vague de violence » [Une allusion aux conflits qui avaient alors opposé Kirghizes et Ouzbeks autour des questions de distribution de terre. Ces heurts auraient provoqué, selon différentes sources, plusieurs milliers de morts, ndr.]
Ce sont surtout des Ouzbeks qui s’en vont
Selon une estimation de la mère d’Odina, près de 90 pourcent des Ouzbeks vivant dans leur quartier à Och auraient déjà quitté le pays, avec leurs familles, pour la Russie. La mère elle-même, originaire d’Ouzbékistan, souhaiterait émigrer là-bas. Mais à Odina préfère partir avec les siens en Russie, « puisqu’en Ouzbékistan ils ne nous donneront pas la citoyenneté, qui est plus facile à obtenir en Russie ».
Selon un journaliste kirghize originaire d’Och, actuellement réfugié à Bichkek, et qui souhaite rester anonyme, les gens qui quittent la ville en ce moment, le feraient simplement pour « sauver leur vie », et la majorité des partants seraient ouzbeks. « Et la plupart d’entre eux vont en Russie, des Kirghizes s’en vont également, mais pas autant que des Ouzbeks ». Lui-même a décidé de venir s’installer à Bichkek par peur pour les membres de sa famille, par peur qu’ « on les enlève comme otages ». Dans la capitale, « ils peuvent vivre normalement et tranquillement, aller à l’école, au jardin d’enfants ». Avant de décider où s’établir définitivement, ce journaliste, attends de voir comment la situation évolue.
Outre les questions de sécurité, poursuit ce journaliste, la deuxième raison qui poussent les gens à émigrer serait liée à l’ « instabilité économique » de la région. « Ni les usines, ni les fabriques ne fonctionnent, les petites et moyennes entreprises ne peuvent pas se développer, il reste peu de quoi vivre pour les gens, c’est aussi vers des postes de travail que s’en vont les gens, simplement pour pouvoir nourrir leur famille ».

La rue Alisher Navoy, au centre-ville (Och, 24 juin 2010) - ©Europe-Asie
« L’OSCE va venir »
Un collaborateur d’une organisation internationale à Och souligne qu’il serait prêt à quitter la ville avec sa famille, « dès qu’une bonne possibilité se présente ». Avec la tenue des élections parlementaires prévues dans le pays en octobre, « qui ne peuvent pas se déroulement tranquillement chez nous », il craint une « deuxième vague de violence ». Mais c’est également pour ses enfants qu’il envisage de quitter la ville, car, pour « leur carrière, il faudra de toute façon partir d’ici », puisque « il est difficile pour des Ouzbeks de faire carrière au Kirghizistan ou d’occuper un poste dans les structures gouvernementales ».
Pour Ahmadjon, un Ouzbek sur le départ pour la Russie, il n’y a actuellement pas plus de possibilités pour les Ouzbeks de trouver un travail dans la capitale Bichkek qu’à Och. « Ici on nous regarde comme des citoyens de quatrième ou de cinquième catégorie, il n’est pas possible de faire du business, il n’y a pas de travail », souligne-t-il. Sa famille, ses cinq enfants, sont restés pour l’instant à Och. Il se dit relativement confiant pour leur sécurité, puisque « l’OSCE va venir » [une allusion à l’accord conclu entre l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe et les autorités du Kirghizistan, pour l’envoi, dans le sud du pays, d’un contingent international d’une cinquantaine de policiers, chargés de formés et de conseiller, durant quatre mois, leurs homologues kirghizes, ndr].
La peur comme moteur
Selon les chiffres du consulat de Russie basé à Och, le nombre de demandes de visas a augmenté de 30 à 40% après les événements de juin dernier. Sergey Barsukov, consul général de Russie à Och soulignent que tous « ne souhaitent pas aller en Russie, ou y rester », certains souhaitant s’en aller, de nombreuses personnes s’en allant « explorer le terrain », ou s’en allant temporairement, en attendant que passent ces « temps difficiles ».
« La peur », est, pour M. Barsukov, la raison principale de ces départs. « Les gens ont vu ce qui s’est passé en ville, ils ont vu les corps étendus sur les trottoirs. Je suis arrivé à Och lorsque ces événements battaient leur plein, en provenance de Bichkek. On me conduisait dans un véhicule blindé. On a tiré dessus, nous avons tiré également. J’ai vu aussi les corps sur les trottoirs. J’ai vécu la guerre civile au Liban, j’ai vécu les raids aériens de l’aviation israélienne en Egypte. Mais pour un simple habitant, c’est évidemment horrible ».
Les plus nombreux à déposer des demandes de visas au consulat russe d’Och, sont, souligne M. Barsukov, d’abord « des Russes, ensuite des Ouzbeks, des Tatars, et, en dernière position, des Kirghizes ».
La violence continue
Sur place, la tension générale que décrivent les organisations humanitaires n’incite guère à l’optimisme. Le 21 juillet dernier, Médecins sans frontières (MSF) publiait un communiqué sur la situation sécuritaire dans la ville : "Chaque jour, dans nos cliniques mobiles et dans les structures de santé avec lesquelles nous travaillons, nos équipes médicales traitent des patients ayant été sévèrement battus ou portant même des traces de torture. De nombreuses personnes, en particulier celles appartenant à la communauté ouzbèke de Och, ne vont pas dans les hôpitaux de peur d'être arrêtées," déclarait ainsi Andrei Slavuckij, responsable des programmes MSF au Kirghizstan.
Méfiance envers les autorités
Pour sa part, Rahmatullo Ahmedov, responsable adjoint de l’information au ministère de l’intérieur kirghize se veut rassurant. Les déclarations sur la « peur » qui régnerait sur la ville, seraient simplement « exagérées ». « Les transports publics fonctionnent en ville, les gens sont en contact étroit les uns avec les autres. Il n’y a eu aucun conflit dans les lieux publics, aucun meurtre n’a encore été enregistré » souligne-t-il. Quand à la question de la confiance de la population vis-à-vis de la police, fréquemment discutée publiquement au Kirghizstan[1], M. Ahmedov répond par une autre question, se demandant comment expliquer, « si la population ne fait pas confiance aux structures du ministère de l’intérieur et du gouvernement, pourquoi nous recevons toutes ces plaintes concernant des crimes commis durant les désordres ? »

Des slogans pour sauver sa vie : « Orusy » (« Russes », en langue kirghize) ; « My bednye russkie » (« Nous sommes des pauvres russes »), pour signifier que l’on n’est pas ouzbek. (Och, rue Gagarina, juin 2010) - ©Europe-Asie
Implication des forces de sécurité
C’est une image très différente des forces de l’ordre que donne le politologue de Bichkek Alexander Knyazev, dans une interview accordée à Deutsche Welle, le 19 juillet, dans laquelle il fournit une explication possible de la peur actuelle des Ouzbeks : « Les forces de sécurité kirghizes n’ont été opérationnelles que d’un côté, et, pour être plus précis, du côté kirghize, il faut le dire clairement. C’est pourquoi, une enquête impartiale établira sans doute les crimes commis par les membres des services de sécurité. Dans le cas actuel, l’instinct des membres de ces services est celui d’un instinct de conservation qui les pousse à s’opposer à une enquête internationale ». Interrogé sur les représentant de la nationalité qui déposent davantage de plaintes auprès de la police, M. Akhmedov répond simplement, qu’il s’agit de « citoyens de la République kirghize, un point c’est tout », soulignant qu’il serait « inapproprié » de diviser la population en « deux camps ». Concernant la vague de départ de la ville d’Och, M. Akhmedov se contente de remarquer qu’il ne pourrait pas « dire que les gens partent en masse ».
Absence de cadres
Selon le journaliste kirghize cité plus haut, le départ en masse d’habitants de la ville, pourrait bien avoir comme conséquence un manque de spécialistes, comme les enseignants ou les médecins, qui quittent eux-aussi les lieux. Un autre journaliste, qui vient de quitter la ville de Jalal-Abad, ou des confrontations sanglantes avaient aussi eu lieu en mai, voit dans le départ de nombreux habitants, le risque de priver le sud du pays des « cadres » dont il a besoin également sur le plan économique, et de priver la région, du même coup, dont elle aurait besoin pour sa reconstruction.
Umida Maniyazova
(traduit du russe)
©Europe-Asie
Ce article a été écrit lors d’un cours de formation continue pour journalistes d’Asie centrale, organisé conjointement par l’Académie de l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) à Bichkek, Deutsche Welle, et Media4democracy, du 17 mai au 6 août 2010. L’organisation Media4Democracy est éditrice du site Europe-Asie. Media4Democracy représente également l’Alliance internationale des journalistes en Asie centrale.
[1] Le rôle des forces de l’ordre a soulevé de nombreuses critiques, dans le pays, dès les émeutes sanglantes d’avril dernier, lorsque les émeutes anti-gouvernementales avaient provoqué plus de 80 morts parmi les manifestants. Le 23 juillet dernier, une organisation non-gouvernementale, le « Centre d’étude des processus démocratiques », présentait lors d’une table ronde, à Bichkek, le résultat d’une étude sur l’image de la police au sein de la population, aux conclusions sans appel. Les forces de l’ordre devaient faire l’objet de nouvelles critiques très vives pour leur attitude passive lors des confrontations entre Ouzbeks et Kirghizes, au mois de mai, à Jalal-Abad. Lors des événements de juin à Och, où des milliers de personnes ont sans doute perdu la vie, le rôle de la police, dans le meilleur des cas a souvent été qualifié de « passif ». Dans le pire des cas, les forces de l’ordre ont été accusées d’avoir, dans certains cas prêté main forte aux pilleurs.
