Asie centrale

Maxi-procès à la kirghize

16/11/2010

Par André Loersch

C’est demain que devrait commencer à Bichkek le procès des supposés responsables de 78 civils morts durant les événements d’avril dernier. 28 anciens responsables politiques et membres des forces de sécurité devront répondre de « meurtre » et d’« abus de pouvoir ».

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C'est dans le Palais des sports du centre-ville qu'aura lieu ce procès public. ©Europe-Asie

 

C’est mercredi 17 novembre que commencera au Kirghizistan un imposant procès public, qui aura lieu dans le Palais des sports de la capitale Bichkek, apprêté pour l’occasion. 28 accusés et leurs 18 avocats seront confrontés à une équipe de 7 procureurs, des centaines de parties civiles, avec la participation  annoncée de 129 témoins. L’enjeu : déterminer les responsabilités de divers anciens responsables politiques du pays, ainsi que des membres des forces de sécurité spéciales dans la mort de 78 civils, au centre-ville, lors des événements du mois d’avril 2010.

Les victimes d’avril

Le 7 avril, des milliers de personnes avaient manifesté dans la rue leur colère contre le gouvernement du président Kourmanbek Bakiev, et leur soutien à des opposants politiques interpellés la veille. Sur la base de décisions dont la responsabilité reste encore à définir, les forces de sécurité, chargées de défendre le bâtiment du gouvernement au centre-ville, avaient ouvert le feu, provoquant la mort de 78 personnes, représentées aujourd'hui en parties civiles (en comptant les membres des forces de l’ordre, ces événements devaient causer en tout la mort de 87 personnes).

Le président Bakiev, ainsi que ses proches, avait précipitamment quitté la capitale, laissant la voie libre à l’opposition qui avait créé, le soir même, un gouvernement provisoire. M. Bakiev devait ensuite quitter le pays, pour se réfugier en Biélorussie, où il se trouve encore à ce jour. La plupart de ses proches, à part  l'un de ses frères, arrêté l’été dernier, et l’un de ses neveux, condamné récemment par la justice kirghize, sont en fuite.

Légitimation

Le 28 juin 2010, le gouvernement provisoire soumettait au vote populaire le texte d’une nouvelle constitution pour le pays, dont l’acceptation par les électeurs consacrait l’instauration d’un système parlementaire, et assurait une légitimité internationale aux nouveaux dirigeants. Des élections parlementaires ont été organisées le 10 octobre dernier, dont les résultats définitifs, publiés en novembre, ont permis l’entrée de cinq partis politiques au parlement national, réuni pour la première fois le 10 novembre.

Ex-président jugé par contumace

C’est donc dans un contexte institutionnel encore en transition que les 28 accusés seront jugés de meurtre et d’abus de pouvoir. Parmi eux, l’ancien président Kourmanbek Bakiev, qui sera jugé par contumace, ainsi que son frère Janysh, et son fils Marat, qui occupaient des postes à responsabilité au sein des organes de sécurité d’Etat. Figurent également des membres des forces de sécurité, dont huit membres du groupe d’interventions spéciales « Alpha », dont les juges devront déterminer s’ils comptent au nombre de ces fameux « snipers » postés sur le bâtiment du gouvernement le 7 avril, qui avaient ouvert le feu sur la foule.

Il est à noter que, malgré les rumeurs persistantes qui avaient à l’époque fait état de la participation de « snipers » mercenaires étrangers dans le but de réprimer les manifestations dans le pays, un tel profil ne figure pas parmi les 28 accusés.

Un procès politique ?

Au-delà des déclarations d’usage des avocats des accusés, un récent rapport d’une organisation indépendante, le centre de défense russe des droits de l’homme « Mémorial », jette toutefois un doute sur la légalité et la consistance de l'instruction menée par le Parquet kirghize. Concernant les membres du groupe d’intervention « Alpha », le rapport souligne l’absence de données essentielles (l’acte d’accusation ne mentionne par exemple pas le lieu et l’heure du décès des 78 victimes civiles). Le rapport, qui parle de « faiblesse » ou même d’« absence » pure et simple de base pour certaines accusations mentionne ainsi certaines « contradictions » : sachant que de nombreuses victimes sont tombées autour de la « Maison blanche » autour des 14 heures le 7 avril, comment peut-on en attribuer la responsabilité aux membres du groupe « Alpha », qui ne seraient arrivés sur les lieux qu’à 17 heures ?

Au Kirghizstan même, des défenseurs des droits de l’homme n’ont pas hésité à s’adresser publiquement au Ministère public, dénonçant des manquements dans l’acte d’accusation (texte en russe de l’adresse de Cholpon Djakupova au Procureur Général).
Pour cet ancien diplomate occidental longtemps en poste à Bichkek, les choses sont claires : « Il s’agit d’une espèce de tribunal révolutionnaire, qui va rendre un jugement politique ».

 

Evénements confus

Au-delà des aspects juridiques, le rapport de « Mémorial », basé notamment sur une série d’interviews avec les membres des forces spéciales, jette un peu plus de lumière sur le déroulement des événements du 7 avril dans la capitale.

Ainsi, au lieu de l’image d’une « révolution sociale » populaire qui aurait commencé le 6 avril dans la ville de Talas, pour se propager ensuite dans la capitale, le rapport souligne le rôle moteur joué par les représentants de l’opposition et leurs supporters dans la nuit du 6 au 7 avril dans la capitale Bichkek. Cette nuit-là, c’est par centaines, que ceux-ci s’étaient confrontés à la police, non pour se solidariser de manifestants d'autres villes, mais pour empêcher l’arrestation de certains leaders de l’opposition, tels qu’Almazbek Atambaev, ancien premier ministre, et actuel leader du parti social-démocrate, ou le président du parti « Ata-Meken », Omurbek Tekebaev.

Le rôle de l’opposition politique

Le lendemain, ils étaient déjà des milliers dans la rue, dès 8 heures du matin, pour continuer leurs protestations, qui devaient aboutir aux manifestations tragiques devant le bâtiment du gouvernement. A la lumière de ces témoignages, les événements d’avril ne ressemblent guère à une simple propagation des mouvements de contestation qui avaient ainsi démarré dans des villes de province, comme Naryn et ensuite Talas, en signe de protestation contre des récentes augmentations des tarifs du gaz et de l’électricité. C’est bien plutôt la conjonction entre ces manifestations populaires et la politique de plus en plus répressive du gouvernement Bakiev vis-à-vis d’opposants politiques actifs depuis des années, qui a transformé des manifestations en renversement de pouvoir. Avec l'aide involontaire, peut-être, des services de sécurité, qui apparaissent, dans le rapport de « Mémorial », parfois démunis devant les manifestants et privés d’une direction claire durant ces événements.

André Loersch

 ©Europe-Asie

 

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