Asie centrale

Développement, microfinance et retour sur investissement

09/03/2011

Par Mirik Makaevitch*

La crise financière a révélé l’ampleur de la déconnexion entre la finance et l’économie réelle. Cette déconnexion s’observe-t-elle aussi dans la microfinance ? Dans une certaine mesure oui mais avec moins de démesure et un espoir de rémission.

Depuis une trentaine d’années, le rôle de la microfinance, comme outil de développement, n’a cessé de croître, prenant le pas sur une aide au développement[1] qui, sur le plan strictement économique, peut se décomposer en 2 niveaux. Un niveau macro (aide bilatérale ou multilatérale), d’abord, qui se manifeste soit par une aide budgétaire gouvernementale, une réduction de dette ou le financement d’une infrastructure à l’échelle 1:1 du territoire telle qu’une voie de chemin de fer, un barrage hydraulique majeur ou la remise à niveau du système de santé. Un niveau micro, ensuite, où l’on trouve une multitude d’ONG et d’associations de solidarité internationale qui interviennent dans les domaines économique, social ou culturel, etc.

Absence de résultats

Si l’on considère uniquement le champ économique, ces ONG et associations, qui font en général un travail remarquable, obtiennent des résultats sur le terrain qui manquent d’envergure (outreach) faute d’un modèle d’affaire durable. Formulé autrement, parce que ces ONG et associations sont essentiellement financées par des dons, elles ne parviennent jamais à s’autonomiser. Cette aide « subventionnée » a aussi favorisé le développement d’une mentalité paternaliste au Nord et d’assistés au Sud.Aujourd’hui encore, ces faiblesses restent encore largement ignorées du public car elles sont masquées par un effet de propagande qui se révèle bien dans ce slogan: : «Nous soutenons les paysans d’Ukraine[2]», paysans qui n’étaient pas plus d’une douzaine !

Autonomie financière

L’essor de la microfinance à la fin des années quatre-vingt, popularisée par la Grameen Bank au Bengladesh, doit une large partie de son succès à ce qu’elle apparut comme une alternative de plus en plus crédible à l’aide au développement dans le champ micro économique. En effet, les institutions de microfinance, parce qu’elles peuvent couvrir leurs charges avec leurs recettes, peuvent non seulement prétendre atteindre l’autonomie financière mais en plus atteindre le plus grand nombre (de clients) ce qui renforce d’autant l’autonomie financière car l’institution peut faire de substantielles économies d’échelle.

Taux d’intérêt élevés

Pour atteindre cette autonomie financière, les institutions de microfinance doivent appliquer un taux d’intérêt élevé. Le rendement moyen du portefeuille en valeur nominale des institutions de microfinance est de 27.9% fin 2009[3]. Sur ces 27.9% perçu par l’institution de microfinance, 2 à 3% sont consacrés aux provisions pour crédits impayés, 8 à 9% sont consacrés à couvrir les charges financières liées aux emprunts que ces institutions de microfinance ont consenti pour financer la croissance de leur portefeuille, le reste étant destiné à couvrir les frais de fonctionnement. Ces derniers sont importants car malgré le montant modique des microcrédits, ceux-ci sont analysés et suivis minutieusement par les agents de crédits qui visitent régulièrement les microentrepreneurs sur leur lieu de travail. La masse salariale représente environ 56% des charges opérationnelles.

Un exemple concret

Comment ces taux élevés peuvent-il permettre le développement d’une activité économique ? L’exemple suivant permet de mieux comprendre le mécanisme. A Saint-Louis du Sénégal, Aissata, qui n’a pas pris de crédit, se rend à pied chaque matin au port de pêche distant de 2,3 km[4]. Vers 10h00, les pêcheurs reviennent à terre pour décharger leur cargaison et elle achète pour 2'000 francs CFA de sardines. Sur le chemin du retour, elle s’arrête au marché pour acheter quelques condiments. De retour chez elle vers 11h00, elle installe une table devant sa maison et commence à vendre ses sardines et condiments aux ménagères du voisinage qui préparent le tiep bou diem, le riz au poisson qui est le plat de subsistance quotidien des habitants de Saint-Louis. Vers 13h00, toutes ses sardines sont vendues. Selon elle, la vente des sardines uniquement lui rapporte 5'000 francs CFA soit un bénéfice de 150% ! Sur ces 5'000 francs CFA, elle met 2'000 francs CFA de côté pour recommencer l’opération le lendemain.

 

Senegal-Saint-Louis-2009-09Marchande à Saint-Louis, Sénégal.

 

Supposons maintenant qu’elle doive impérativement dépenser ses 2'000 francs, elle ne pourra pas reprendre son activité. Aissata décide donc de se rendre à l’institution de microfinance qui lui propose un crédit pour un mois de 2'000 francs CFA[5] à 36% d’intérêt par an. Un mois plus tard, Aissata remboursera 2'000 francs CFA (le capital) plus 60 francs CFA[6] d’intérêt, ce qui correspond à peu près au prix de 2 cigarettes achetées à l’unité.

Plus le volume des biens échangés diminue, plus les marges sont importantes pour couvrir les coûts de transaction. Un courtier en céréales qui importe 100'000 tonnes de blé peut se contenter d’une marge beaucoup plus faible vue que cette faiblesse est compensée par le volume important de la transaction. Si les voisines ne se rendent pas elles même au port pour acheter des sardines, c’est que, faute de frigo, elles devraient s’y rendre chaque jour pour y acheter une ou deux unité. C’est pourquoi elles achètent les sardines d’Aissata, même si elles sont 2,5 fois plus chères !

Microfinance et taux d’usure

En France, le taux d’intérêt (d’usure) est fixé par la loi afin de protéger l’emprunteur de taux excessifs. Dans le secteur informel, on s’adresse à l’usurier, qui est généralement un commerçant du voisinage, car on n’a pas le choix (hospitalisation, incendie, famine, etc.). Cette position de domination permet d’imposer un taux usuraire (quelque fois 100% sur un mois[7]). En microfinance, les taux sont élevés mais si leur montant était plafonné, ce qui est le cas dans certains pays, la réaction des institutions de microfinance serait de relever le montant minimum des prêts ce qui aura pour conséquence de pénaliser les plus pauvres qui n’auront plus accès au crédit.

Petit crédit pour petit commerce

Plus le montant du crédit est faible et plus il y a de chance que l’activité de l’emprunteur soit le petit commerce (achat en gros, vente au détail) car c’est l’activité qui demande le moins de capital pour démarrer. Cette activité, où les marges sont importantes, peut être financée avec des taux élevés et des maturités[8] courtes (6 à 9 mois). Toutefois, si dans une région donnée, le nombre de petit commerçant est élevé, le volume d’activité et les marges se réduisent et l’impact sur le niveau de vie de l’emprunteur va diminuer. L’enjeu, pour l’institution de microfinance, est de permettre à l’emprunteur, soit de diversifier ses sources de revenus en exerçant une activité complémentaire[9], soit d’exercer une nouvelle activité nécessitant un investissement en équipement (métier à tisser, machine à coudre, etc.). Le montant nécessaire pour cet investissement est généralement plus élevé (jusqu’à 10 fois), nécessite d’être amorti sur une plus longue période (18 à 24 mois) et, quelque fois, il faut former l’emprunteur. Cette deuxième option, qui est plus valorisante pour l’emprunteur, est plus risquée pour l’institution de microfinance qui s’engagera sur cette voie avec prudence[10].

Rôle pionnier des églises

Historiquement, les premiers acteurs à s’être intéressés à la microfinance furent, dans leur grande majorité, des acteurs issus du monde du développement où les églises jouèrent un rôle pionnier et où, fait notable, le secteur bancaire et financier a brillé par son absence. Ce n’est qu’au début des années 2000 avec la création des premiers fonds d’investissements commerciaux que le secteur financier a commencé à s’y intéresser. L’année de la microfinance décrétée en 2005 par les Nations Unies et l’octroi du prix Nobel  en 2006 à Mohammad Yunus, le fondateur de la Grameen Bank ont fini de populariser la microfinance dans le secteur financier qui n’hésitait pas à y voir une nouvelle classe d’actif.

Afflux de capitaux

Cet engouement tombait bien. En effet, si les premières années de croissance du portefeuille des institutions de microfinance a pu être financé par des subventions ou des prêts subventionnés, la poursuite de cette croissance ne pouvait se faire qu’en faisant appel au secteur privé et commercial. Cet afflux de liquidités a permis un réel décollage du secteur mais après quelques années des dérives sont apparues dont les trois principales sont (1) le surendettement ; (2) l’utilisation du crédit comme crédit à la consommation et (3) la financiarisation de la microfinance.

L’engouement pour la microfinance a donné naissance à de nombreuses institutions de microfinance, qui dans un même pays ou une même région, sont entrées en compétition. Les clients, bien que pauvres n’en sont pas moins malins et ont vite compris comment emprunter chez l’un pour rembourser chez l’autre. Cette « cavalerie » est restée longtemps invisible en raison de la croissance rapide du secteur mais a fini par apparaître en Bosnie Herzégovine, au Nicaragua, en Inde et demain, peut-être, au Pérou. La mise en place de centrale de risque devrait réduire l’incidence de ce problème à moyen terme.

Crédit à la consommation

La deuxième dérive concerne l’utilisation du microcrédit comme crédit à la consommation. A l’origine, la justification de la microfinance a été de pouvoir financer la micro entreprise et donc d’accroître les revenus du microentrepreneur. Cette dérive a été amplifiée par la recherche de la pérennité financière qui s’atteint d’autant plus facilement que le nombre de clients s’accroît et où le bonus des agents de crédit est souvent lié à ces résultats. L’accroissement du nombre de client par agent de crédit réduit le temps qu’il peut consacrer à leur suivi ce qui facilite l’utilisation du crédit à d’autres fins. Le crédit à la consommation n’est pas condamnable en soi car, contrairement à l’Occident où crédit à la consommation rime essentiellement avec achat de voiture ou de télévision, les clients des institutions de microfinance utilisent leur crédit pour couvrir des dépenses sociales tels que frais médicaux, mariage ou scolarité, même si l’achat d’un ventilateur ou d’un frigo reste tentant.

Financiarisation de la microfinance

La troisième dérive concerne la financiarisation de la microfinance. Avec l’arrivée des fonds commerciaux le vocabulaire a changé, les acteurs aussi. Si les pionniers de la microfinance issus du monde du développement savaient à peine lire un bilan et un compte d’exploitation, avec la financiarisation du secteur, de nouveaux vocables sont apparus comme le rendement du portefeuille ou le « return on equity » (RoE). Les pionniers qui n’ont pas suivis cette tendance se sont retrouvés progressivement marginalisés et, corollaire de cette tendance, le suivi et le souci du client a cédé la place au souci du profit.

La microfinance en bourse

Le paroxysme a été atteint le 20 avril 2007 quand Banco Compartamos au Mexique a procédé à une introduction en bourse de 30% de son capital. ACCION[11], une institution à but non lucratif, au bénéfice d’une subvention de 1 million de dollars US reçue de l’USAID en 1999 a par la suite créé une filiale à but lucratif, ce qui a permis d’investir cette subvention dans Compartamos. A l’issue de l’introduction en bourse, la filiale a encaissé environ 150 millions de dollars tout en détenant encore pour 150 millions de dollars US d’actions. Ce bénéfice exceptionnel a été possible car Compartamos a intentionnellement chargé des taux d’intérêt extrêmement élevé, année après année, afin de générer une importante quantité de bénéfices[12] et susciter l’envie des investisseurs. Cette affaire, on s’en doute, suscita un débat passionné dans la profession.

Déconnectés de la réalité

La crise financière des subprimes et des dettes souveraines en Europe a au moins eu le mérite de  révéler qu’une large partie du secteur financier n’est plus en contact avec le monde réel. C’est pourquoi, certains investisseurs, soucieux de préserver la valeur des dépôts qui leur sont confiés, souhaitent renouer avec un investissement responsable qui valorise l’impact économique, social et environnemental tout en assurant un revenu décent à l’investisseur, plutôt que de rechercher un rendement maximum qui se révèle être contre-productif à moyen et long terme. Cette approche nécessite de développer une ingénierie financière pouvant intervenir en plusieurs endroits de la chaine de valeur[13] et où plusieurs acteurs sont pris en compte tel qu’un ensemble de microentrepreneurs, la coopérative qui collecte leur production et le distributeur qui leurs vends des biens intermédiaires.

Cette approche se consolidera si l’état d’esprit du secteur financier renoue avec le métier premier de la banque qui est l’investissement et renonce aux mirages financiers qui sont à l’origine de la crise financière actuelle et si les ONG et autres organisations de solidarité internationale intègrent dans leur approche la nécessité de pérenniser leurs actions afin d’atteindre le plus grand nombre.

 

@Europe-Asia

 

*Mirik Makaevitch est un pseudonyme, sans rapport avec l'origine de l'auteur de l'article. Celui-ci, connu de la rédaction, travaille dans la microfinance depuis 1994 et, pour des raisons professionnelles, a tenu à garder l'anonymat. Cet article a été publié sur le site Underlying.info.



[1] Il existe une certaine confusion au niveau du public qui mélange trop souvent, quand on parle d’aide au développement, les 4 champs d’intervention suivants : humanitaire, politique, écologique et socio-économique.

[2] Titre d’une plaquette de présentation d’une organisation de solidarité internationale française (2001).

[4] Mesure google earth

[5] Pour être exacte, le montant minimum octroyé est généralement de 25'000 francs CFA.

[6] 2'000 francs CFA x 36% / 12

[7] Je te prête un sac de farine, tu m’en rendras deux.

[8] Maturité : durée du prêt.

[9] Petit élevage, extension de la gamme de produits vendus, etc.

[10] C’est tout l’enjeu d’avoir des actionnaires sociaux qui seront arbitrés avec justesse entre la prise de risque « sociale » et la nécessité de préserver les fonds propres (capital) de l’institution.

[13] Chaine de valeur : le producteur de blé, le meunier, le boulanger, le consommateur. Plus ou moins équivalent à filière.

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