Asie centrale
Augmentation de la violence domestique au Kirghizistan
29/07/2010
Janyl Kupeshova
Au Kirghizistan, le statut de la femme dans la famille a tendance à se dégrader, et la violence domestique à augmenter.

Pour Larissa, le rêve s’est brisé après deux ans de mariage. © Janyl Kupeshova
Larissa (nom d’emprunt) s’est mariée très jeune, à 19 ans. Elle pensait alors avoir rencontré le grand et véritable amour. « Je pensais que ce serait comme dans les beaux films », se souvient-elle. Maintenant, 11 ans plus tard, elle n’évoque plus son mariage qu’avec de la peur et de la douleur dans la voix. Selon elle, le cauchemar a commencé après la naissance de sa première fille, quand, après deux ans de mariage, son mari a levé pour la première fois la main sur elle.
« J’ai supporté les coups pour mes trois enfants, pour qu’ils grandissent dans une famille au complet », s’exclame Larissa. Le « moindre détail » pouvait devenir un motif de dispute, alors que sa belle-mère n’a pas joué un « rôle mineur » dans leur vie de famille : « elle a monté mon mari contre moi ». Elle se rappelle également, comme son mari l’a battue devant leurs enfants. « Il me battait, et nos enfants pendant ce temps étaient saisis de pleurs hystériques ». Elle se rappelle qu’alors elle avait envie de quitter son mari, mais qu’elle n’y est pas parvenue.
Le prix de la vie de couple
La dépendance économique a également renforcé la crainte de la séparation, puisque c’est le mari qui assurait les revenus de la famille. « Je n’ai jamais travaillé, je me suis toujours dévoué pour les enfants et pour mon mari, et je n’ai pas de formation particulière », souligne-t-elle.
A la fin, la jeune femme, ne supportant plus une « telle vie », s’est résolue à quitter la maison en emmenant ses enfants. « La première nuit, nous avons dormi dans la rue, puis une personne m’a conseillé de m’adresser à la Maison des Nations Unies. De là, on m’a envoyée au centre de réhabilitation « Sezim », se rappelle-t-elle.
Larissa est hébergée dans ce centre depuis le 23 avril, recevant un appui psychologique et un soutien juridique. Ses enfants, selon elle, « ne veulent pas rentrer à la maison, ils ne souhaitent pas voir leur père ». Sur le plan physique, elle souffre de douleurs régulières à la tête et à la colonne vertébrale.
Aggravation de la situation économique
Comme l’explique la directrice du centre « Sezim » à Bichkek, Biubiusara Ryskulova, d’année en année, les cas de violence domestique sont plus nombreux au Kirghizistan, et les plaintes liées à des problèmes familiaux deviennent de plus en plus fréquentes. Les raisons en seraient tout à la fois une aggravation de la situation économique, une absence d’assistance sociale, et une inégalité marquée entre hommes et femmes. Des 10 à 12 téléphones que reçoit quotidiennement le centre, 5 d’entre eux concernent des situations de crise.
Environ 65% de celles-ci concernent des familles confrontées à l’alcoolisme, à la toxicomanie ou des joueurs compulsifs. Ces derniers temps, les demandes d’aide de la part de familles relativement aisées sont de plus en plus fréquentes. « Ils ne semblent manquer de rien, mais les conjoints ne se comprennent absolument pas », explique la directrice du centre.
Mme Ryskulova souligne également, que la polygamie (illégale au Kirghizistan, mais qui n’empêche pas des hommes d’entretenir, la plupart du temps, assez ouvertement, deux familles en parallèles) constitue également une violence psychologique pour les femmes. « Dans la majorité des cas, il s’agit d’hommes aisés, d’âge mûr, qui prennent une deuxième femme ». Souvent, les femmes supportent la violence en s’accrochant à des « mythes », poursuit Mme Ryskulova. Par exemple : « il me bat, cela veut dire qu’il m’aime », ou alors : « les enfants doivent avoir un père ». La migration à l’intérieur du pays et à l’étranger joue également un rôle dans la violence psychologique exercée sur les femmes actuellement. Les hommes, partis ailleurs travailler trouvent sur place une nouvelle compagne, ce que la femme restée au foyer finit en général par savoir.

Biubiusara Ryskulova, directrice du centre « Sezim » à Bichkek. ©Europe-Asie
Police peu compréhensive
Comme remède, Mme Ryskulova considère qu’il s’agit d’organiser des stages d’information sur la violence familiale, « pas seulement pour les victimes, mais également pour les auteurs de violence et les collaborateurs de justice. Il y a eu des cas, où des femmes ont adressé des plaintes à la police, et qui se sont simplement vues répondre : ‘de quoi tu te plains ? Ton mari est normal’ ».
La loi adoptée en 2003 au Kirghizistan sur « la protection juridique et sociale contre la violence familiale » ne « fonctionne pas », explique Mme Ryskulova. Elle offre en principe des mesures de protection provisoires aux victimes de violence, mais ces mesures ont peu d’effet. « Le problème est à la fois lié à la loi et à son application. Des modifications avaient été préparées, et le parlement devait les examiner, quand il a été dissous » (après les événements d’avril dernier, lorsqu’un « gouvernement provisoire » a pris la place d’un président en fuite, et que le parlement national a été dissous, ndt).
La souffrance des enfants
Alors que dans les familles défavorisées, les enfants souffrent autant que les femmes, le gouvernement se doit, souligne Mme Ryskulova, de s’intéresser à la famille. Dans ce pays, observe la directrice du centre, les dernières violences en date, du renversement sanglant du gouvernement en avril dernier (les émeutes, dans la capitales, avaient fait plus de 80 morts), aux violences intercommunautaires du mois de juin dans le sud (on estime officieusement le nombre de victimes à au moins 2000), ont montré qu’il s’agit d’inculquer aux gens les valeurs de tolérance dès l’enfance. « Quand l’enfant voit systématiquement une mère battue et exténuée, qu’est-ce qu’il peut sortir de lui ? »
Gulsara Alieva, responsable au sein du Ministère de l’intérieur des questions d’égalité entre hommes et femmes, explique que son département reçoit jusqu’à 10'000 appels par année liés à des questions de violence familiale, Ce sont entre 1'500 et 2'000 mesures de protection provisoire qui sont décrétées annuellement. « Mais bien sûr, toutes les femmes ne s’adressent pas à nous pour de l’aide, et le nombre total de cas de violence familiale est bien plus élevé ».
La police du côté des hommes
« Malheureusement, depuis l’adoption de la loi sur la protection contre la violence familiale, seul une décision de mesures de protection a été prise par les tribunaux », souligne Mme Alieva. « Le plus souvent, de tels cas, dans les tribunaux, sont reconsidérés comme de simples cas de violence, ou de coups et blessure, et pas de violence familiale caractérisée », poursuit Mme Alieva. « Même si, actuellement, on effectue un important travail de sensibilisation des juges à la violence familiale ». Mme Alieva le reconnaît : lorsque des policiers sont amenés à intervenir en cas de conflits familiaux, il n’est pas rare qu’ils prennent le parti du mari : « C’est que, comme la majorité de la population, ils des stéréotypes sur les hommes et les femmes ». Toutefois, relève Mme Alieva, le ministère s’efforce de modifier la situation. « Nous avons conduit environ 600 séminaires dans le but d’améliorer la compréhension du problème de la violence familiale et des normes légales ».
Loi non appliquée
Juriste au centre de consultation juridique « Adilet » à Bichkek, Asygul’ Balbybaeva confirme les déclarations de Mme Ryskulova sur l’augmentation de la violence familiale dans le pays, et l’inefficacité relative de la loi. Mme Balybaeva en voit la raison dans son application. Selon elle, les mesures de protection existantes, lorsqu’elle sont accordées, n’existent que « sur le papier ». « Il n’y a pas de mécanismes de contrôle sur leur application, pas de suivi des cas ». En résumé, selon Mme Balbybaeva, des condamnations pénales ne sont prononcées que dans les cas de blessures corporelles graves, mais jamais pour des violences psychologiques.
Dans un proche avenir, Larissa sera forcée de quitter le centre « Sezim ». Où elle ira alors, elle ne le sait pas encore. « Il faudrait juste un toit au-dessus de la tête, pour nourrir les enfants, je trouverai toujours un moyen », dit-elle.
Janyl Kupeshova
(traduit du russe)
©Europe-Asie
Ce article a été écrit dans le cadre d'un cours de formation continue pour journalistes d’Asie centrale, organisé conjointement par l’Académie de l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) à Bichkek, Deutsche Welle, et Media4democracy, du 17 mai au 6 août 2010. L’organisation Media4Democracy est éditrice du site Europe-Asie. Media4Democracy représente également l’Alliance internationale des journalistes en Asie centrale.
