Asie centrale

Conflit au Kirghizistan: des questions longtemps restées sans réponse

Par Sabina Tolina

17/06/2010

Note préliminaire pour le lecteur[1]

A Jalal-Abad, le 19 mai dernier, quelque 5'000 manifestants tentaient de prendre d'assaut l' « Université de l'Amitié des Peuples » [structure privée fondée et financée par des membres de la communauté ouzbèke, ndt.], dans laquelle s’étaient barricadés des Ouzbeks.

Le 20 mai, les médias du pays publiaient une déclaration de la communauté ouzbèke de Jalal-Abad, dans laquelle les auteurs affirmaient que les forces spéciales de la police (les « spetznaz », en russe) avaient « utilisé des armes et des équipements spéciaux » contre eux. Ces événements, soulignaient les auteurs du texte, « ont une fois de plus confirmé nos inquiétudes quant aux menaces d’un conflit ethnique ». Le communiqué affirmait également que les « partisans de Bakiev » [l’ancien président, actuellement en exil en Biélorussie, ndt] ne « peuvent pas pardonner » à la communauté ouzbèke d’avoir « soutenu le gouvernement provisoire » [qui dirige le pays, depuis le 7 avril dernier, ndr].

« Ils ont brûlé des maisons de Kirghizes »

Le 20 mai, l’agence de presse « Fergana.ru », désignait Kadyrzhan Batyrov, considéré comme le leader de la communauté ouzbèke dans le sud du pays, comme le « principal figurant » des heurts survenus à Jalal-Abad, ajoutant que « la communauté kirghize » avait accusé les « hommes » de M. Batyrov d'avoir, le 14 mai, « détruit et brûlé plusieurs maisons kirghizes », dont celles appartenant à la famille de l'ancien président Kourmanbek Bakiev.

Le 24  mai, dans une interview au journal russe Novoe Vremya, Arthur Medetbekov, ancien adjoint du GSNB (Service National de Sécurité d'État) du Kirghizistan, affirmait qu’une « confrontation ouverte entre Ouzbeks et Kirghizes » avait commencé, précisément, le 14 mai, à la suite de ces incidents.

Les « événements d’Och » de 1990

La crise politique de mai 2010 dans le sud du Kirghizistan, qui s’est ensuite transformée en un conflit interethnique, a amené les experts à évoquer le danger d'une répétition des «événements d'Och » de 1990, qui avaient commencé par des conflits liés à des questions de distribution de la terre, et avaient abouti à un conflit interethnique très sanglant. Toujours selon M. Medetbekov, jusqu’à 35.000 Ouzbeks et Kirghizes avaient alors participé à ces affrontements, qui auraient provoqué, selon certaines sources, la mort de plus de 1000 personnes.

L’historien kirghiz Anvarbek Mokeev, connaisseur de la région de la vallée de Fergana[2] précise toutefois que, selon lui, il n’y aurait aucun « chiffre précis » quant au nombre des victimes du conflit de 1990, même si plusieurs estimations ont été publies par des sources différentes. Dans son livre publié en 2008, Felix Koulov, ancien premier ministre du Kirghizistan, cite par exemple le chiffre de 300 morts[3]. Pour sa part, l'agence d’information Fergana.ru, le 14 mai, cite le chiffre d’environ 1’200 victimes, se référant aux « données du Ministère public de l'URSS » de l’époque, et ajoutant que, « selon des estimations non officielles », le nombre de victimes pourrait être « plusieurs fois à supérieur » à ce chiffre.

Extension possible du conflit

Le 19 mai dernier, commentant les récents événements dans une interview à Voice of America, Alisher Khamidov, spécialiste de l’Asie centrale, et originaire lui-même de la ville d’Och, se disait préoccupé par « la possibilité que le conflit s’étende à d'autres parties de la province de Jalal-Abad ». « Le fait que deux Kirghizes ait été tués au cours des manifestations près de l’Université de Jalal-Abad, pourrait provoquer de nouveaux affrontements entre Kirghizes et Ouzbeks », affirmait M. Khamidov, pour qui les « les tensions ethniques ont augmenté, même pendant le règne du président Kourmanbek Bakiev, et l'instabilité dans le pays ne peut qu'exacerber ces tendances ».

Le facteur linguistique

Au Kirghizistan, la langue ouzbèke n’a pas de statut officiel, en dépit du fait que la population ouzbèke est la deuxième en nombre dans le pays[4]. Selon les chiffres du comité national de statistique pour l’année 2009, ils représentent désormais 14,5% de la population totale, derrière les Kirghizes, mais devant les Russes. Mais ce pourcentage est toutefois une moyenne nationale, et les différences entre les régions, en matière de composition ethnique, sont très grandes. Ainsi, par exemple, de l’avis d’Alik Orozov, un ancien officier des forces de sécurité kirghizes, exprimé dans une interview au journal Delo Nr le 26 mai dernier, le nombre d’Ouzbeks, dans le sud du Kirghizistan, est désormais « comparable » à celui des Kirghizes vivant dans la même région.

Selon M. Orozov, « dans la région d’Och », les Ouzbeks représenteraient déjà « plus d'un tiers de la population », à Jalal-Abad, « un quart » et à Batken – « environ 15 pour cent ». Toujours selon lui, dans certaines zones de plaine du sud, les Ouzbeks « prédominent ». Dans d’autres, ils représenteraient  « 60, voir même 80 pour cent de la population ». « Que dire encore des villes de Och, Jalal-Abad,  et Uzgen, dans cette dernière, les Ouzbeks constituent la majorité absolue », commentait encore M. Orozov.

Il est à noter, toutefois, que les autorités officielles, au Kirghizistan, n’ont publié que des chiffres d’ensemble pour tout le pays, et pas de statistique détaillée pour chaque région administrative (« oblast’ », en russe).

La question d’un éventuel statut officiel pour la langue ouzbèke a été soulevée à maintes reprises par les Ouzbeks du sud du pays. Par exemple, en mai 2006 à Jalal-Abad, les participants d’une manifestation pacifique exprimaient, comme exigence principale, un statut officiel pour la langue ouzbèke. Comme l’écrivait alors l’agence de presse 24.kg, en ouverture de la manifestation, M. Batyrov, qui était à l’époque député du parlement national, déclarait que toutes les demandes envoyées durant 15 ans aux autorités par la communauté ouzbèke étaient restées « sans réponse ».

« On nous a toujours demandé de patienter et sous Akaïev [Askar Akaev, premier président du Kirghizistan indépendant, chassé du pouvoir en mars 2005, lors de ce qu'on avait alors nommé la « Révolution des Tulipes, ndr.], on nous a toujours déclaré que les problèmes dans le pays étaient nombreux et qu'ils ne pouvaient pas résoudre tous les problèmes ». La question, selon M. Batyrov, n’aurait en conséquence jamais dépassé le stade des « discussions ».

Des quotas pour les cadres

Le 25 mai 2006, Fergana.ru rappelait que « l’ordre du jour » des manifestants d’alors incluait, outre le statut de la langue ouzbèke, également la demande de « quotas » lors du recrutement des cadres de l’administration publique, en tenant compte du « nombre d’Ouzbeks dans la région ». Le même jour, l’agence AKIpress citait les propos du maire d’alors de Jalal-Abad, Duyshon Mamasaliev, qui expliquait que, puisque « les représentants locaux de nationalités kirghize et ouzbek se comprennent l’un et l’autre sans interprète », il ne considérait pas le problème de la langue, comme étant un problème « aigu ».

Situation « dangereuse »

Selon certains experts, aucune initiative n’aurait été prise, depuis l’indépendance du pays en 1991, pour résoudre ces questions. Selon le journaliste indépendant du Kirghizistan Alexander Kulinsky, « l'Etat, depuis les années 90 n'a rien fait pour faciliter l’adaptation des Ouzbeks à la vie sociale du pays ». Une situation que M. Kulinsky considère comme « dangereuse ». A titre d’exemple, M. Kulinsky souligne qu’actuellement, aucune des chaînes de la télévision gouvernementale n’émet dans le sud en ouzbek.

Le fait que la question de l'octroi du statut de langue officielle à l’ouzbek est une question sensible au Kirghizistan, a été encore démontré les débats suscités autour du projet de nouvelle consstitution, sur laquelle le pays devrait en principe s'exprimer le 27 juin prochain. Celle-ci, comme par le passé, ne prévoit aucun statut officiel pour la langue ouzbèke. Afin toutefois de faciliter sa consultation, le gouvernement provisoire a décidé de diffuser le projet dans le pays, également ne langue ouzbèke.

Le 3 juin dernier, Fergana.ru évoquait le « mécontentement » de la « communauté kirghize ». Un mécontentement qui serait lié à l’ « attention excessive » accordée par les autorités vis-à-vis de la « minorité ouzbèke ». Selon l’agence, plusieurs représentants d'organisations de jeunesse du Kirghizistan ont déjà protesté contre cette décision, arguant que celle-ci pourrait représenter « comme une violation des droits des autres minorités nationales dans le pays, qui utilisent des langues nationales qui ne sont pas non plus fixées dans la loi fondamentale du pays ».

Précédents historiques

Il n’est pas encore clair si la décision du gouvernement de traduire le texte de projet constitutionnel permettra d’apaiser la situation dans le sud du pays, mais, comme l’écrivait Fergana.ru le 3 juin, une grande « majorité de Kirghizes » pourrait être d’accord avec les protestations suscitées par cette décision.

La question du statut de la langue au Kirghizistan a une histoire qui remonte au temps de l’URSS. On peut s’en convaincre en lisant le livre publié à Bichkek en 1993 sur les « événements d’Och »[5]. Celui-ci, outre des documents du KGB de l’époque, contient également le texte d’une « adresse de la population ouzbèke de la région de Jalal-Abad du Kirghizistan soviétique » de 1990 à intention de la « direction de l’URSS »[6].

Cette interpellation fait déjà mention de la politique des langues de l’époque qui définissait le kirghize comme la langue officielle de la république, et le russe comme langue de « communication inter-nationale ». Quand à la langue de la population ouzbèke, là où les Ouzbeks vivent de manière « compacte », soulignaient les auteurs de cette interpellation, elle reste « indéterminée, lésée ». Le document soulignait également la différence de représentation de nationalités parmi les « cadres » de la fonction publique, d’Ouzbeks : 7,3%, alors que les Russes, qui auraient représenté la « même proportion de la population », auraient alors occupé 24,5% des postes. Et cette « disproportion » aurait été en « augmentant ». Autant de constatations, qui entrent en écho, avec les demandes exprimées en 2006 par les Ouzbeks à Jalal-Abad.

Le texte souligne également que, « malgré tous les efforts et la volonté des dirigeants de la province et de la République, les relations hostiles entre Kirgizes et Ouzbeks", existent dans la région. Cette hostilité s'était déjà exprimée "à plus d'une reprise", sous la forme de "petites échauffourées" au sein de la "jeunesse étudiante" des villes de Jalal-Abad, Och et Uzgen en 1989.

« 12% de la population peut changer la situation »

Dans une contribution au site de l’Institut pour une politique publique de Bichkek datée de 2006, Alisher Khamidov s’inquiétait déjà des « conséquences négatives » que pourrait entraîner la « réticence du gouvernement à se saisir des questions interethniques ». « Dans le pire des cas », écrivait-il, elle pourrait provoquer une « déstabilisation de la situation dans le sud du Kirghizistan. Une échauffourée, ou une confrontation au niveau local peut très bien se transformer en conflit à grande échelle, et les élites kirghize et ouzbek de la République pourraient perdre le contrôle de la population », expliquait M. Khamidov.

Un journaliste indépendant kirghize, familier avec le sud du pays, mais souhaitant rester anonyme, souligne pour sa part que 12% de la population est « déjà capable de changer la situation ». Avec l'augmentation de la population ouzbèke au Kirghizstan –la croissance « la plus rapide » parmi les différentes communautés du pays, ajoute-t-il, la situation évoluera de « façon différente ».Une fois qu'elle deviendra majoritaire, son attitude actuellement « demandeuse », deviendra « exigeante ». Et la situation pourrait alors ressembler à un « deuxième Kosovo ».

Sabina Tolina

 


[1] Cet article a été publié le 10 juin dernier sur la page russe du site Europe-Asie. Soit avant les derniers affrontements qui ont commencé dans la nuit du 10 au 11 juin dans le sud du Kirghizistan, dans la région des villes de Jalal-Abad. Analysant alors les causes et les probabilités de conflits interethniques dans le pays avec une vision historique, il nous a semblé garder toute son actualité aujourd’hui encore, après le déroulement des derniers affrontements.

Cet article a été écrit dans le cadre d’un cours de perfectionnement professionnel de journalistes d’Asie centrale. Organisé en collaboration par l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), Deutsche Welle, et Media4democracy, ce cours a réuni, à Bichkek, des journalistes des pays d’Asie centrale post-soviétique (Kirghizistan, Tadjikistan, Ouzbékistan et Kazakhstan). La première partie du cours (analyse journalistique), du 17 mai au 11 juin, conduite par Media4Democracy (partenaire de l'Alliance internationale des journalistes) concernait précisément la question des rapports et conflits interethniques. Media4Democracy est une organisation à vocation non commerciale, enregistrée dans le canton de Genève, en Suisse, et qui est active dans le développement des médias, la formation au journalisme, et l’analyse des contextes où l’organisation est active, particulièrement en Asie centrale. Elle est éditrice du site d'information Europe-Asia.

[2] Région qui s'étend entre le Tadjikistan, le Kirghizistan et l’Ouzbékistan. Elle se distingue par sa forte concentration de population, son mélange interculturel et un faible niveau de vie. C’est dans la vallée de Fergana, que se trouvent les villes de Jalal-Abad et d’Och. Media4Democracy représente également l’Alliance internationale des journalistes en Asie centrale.

[3] [1] «На перевале», Феликс Кулов, изд. Время, Москва, 2008 Na perevale », Felix Kulov, éd. Vremya, Moscou, 2008.

[4] La Constitution précise que le kirghize est langue « gouvernementale » (« gosudarstvenny », en russe), et le russe langue « officielle » (« ofitsialny »).

[5] «Ошские события на материалах КГБ» Бишкек: Ренессанс, 1993 (« Les événements d’Och dans les documents du KGB, Bichkek, Rennaissance, 1993).

[6] Pages 104-108. Le document est disponible sur le site du journal électronique "Novoe literaturnoe obozrenie":

http://www.nlobooks.ru/rus/magazines/nlo/196/328/378/.


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